photo : liveart.production
Etre belle et aimée, ce n'est être que femme.
Etre laide et savoir se faire
aimer, c'est être princesse.
Jules Barbey d'Aurevilly
L'envie me prend et puis s'en va. L'envie de dormir, celle de
partir. L'envie d'aimer, celle de lui dire, l’envie
d’avoir les dents blanches aussi. Tous ces sursauts qui
apparaissent et s'évanouissent sans raison. Tous ces petits
hoquets de vie, qui remplissent les minutes et nous permettent de
rester éveillés. Petites envies, désirs
irrépressibles, briques du présent pour ériger
des souvenirs. Le passé, lui, n'est qu'un fil où
s'égrainent ces perles ; Un collier fait de perles
d'huîtres nacrées ou de billes d'acier.
Jouisseur compulsif, l'homme aux dents blanches se sert et ne
demande jamais. Inconséquent, puéril, de
délires en caprices, il rebondit sur ses envies, les use,
les déforme, les compresse, puis les jette, comme un enfant
casse ses jouets. Trop de bonbons en vitrine, trop d’envie
à satisfaire, les bonbons font mal aux dents.
Indécis, il les prend tous et sans y goûter, les
laisse coller le fond de ses poches.
Peur de manquer, réminiscence d'après-guerre. Peur de
manquer de temps, d'amour, d'argent, de n'avoir que quarante paires
de chaussures à se mettre. Peur de ne pas être
unique en croisant au cours d'une soirée le même petit
décolleté, peur de ne pas être exceptionnel,
peur d’avoir les dents qui jaunissent, peur de ne plus
pouvoir sourire en société.
Faire pour faire, dire pour dire ; Rentrer dans le moule des
préoccupations qui bercent les conversations les plus
saines… Être original sans être marginal ; Avoir
des rêves passés au polish du politiquement correct,
et finalement, n'avoir pour envies qu'un dictat de couvertures de
magazines aux dents blanches et la profonde bêtise d'une
élite intellectuelle, qui non contente d'enduire les murs de
son ennui, assène ce dont doit se satisfaire la masse inerte
des chicots pourris.
Mes dents blanches sont l’effet d’un brossage intensif,
les leurs, d’un effet de jeu de lumière ou d’une
correction numérique. Les dents blanches sont
l’apanage de la nouvelle aristocratie, celle qui peut sourire
de tout, celle à qui tout sourit, au loin des haleines
putrides. Ce sont les dents couronnées, qui
considèrent l’éclat de leur miroir comme
une douce réalité. Les dents blanches obtiennent tout
d’un coup de canine, quand nos envies ne sont que leurs
sursauts d'ennui, et nos désirs, leurs ébauches
gratuites de plan de carrière ou d'art de vivre. Autant
d'échelons qu'ils n'ont jamais eu et qu’ils
n’auront jamais à gravir. Garder les dents blanches
reste leur seul souci.
L'envie me prend et puis s'en va, même celle de prendre leur
place, même celle de leur arracher les dents. Avoir les dents
blanches en toute circonstance, leur envie… leur
misère… Postiche de vie, je leur laisse. Ce matin, je
me brosse les dents, avant qu’elles ne viennent à
tomber. Ce matin, l’envie me prend de croquer.
J’I Love les hystériques, les
schizophrènes,
les mégalomanes et les mytho…
… J’I Love qu’au
moins ils brassent de l’air
quand ils respirent
J’I Love les pointeuses d’usine qui comptent les
secondes
comme d’autres leurs poils de cul quand ils s’épilent
J’I Love acheter des
sicav chaque mois
pour construire ma retraite et envisager mon avenir
J’I Love la bière
tiède, les parasols à franges
et les chiottes de camping
J’I Love la mauvaise foi des élus sans visage qui se
présentent,
entre deux condamnations, à
chaque nouvelle élection
J’I Love sentir sous mes doigts, le volant brûlant de ma voiture quand je pars en vacances, en me disant que mes emmerdements,
je les laisse sur place
J’I Love les caissières
neurasthéniques qui vous aboient dessus sans
raison…
… J’I Love les dévisager de part en part,
défroquer leurs âmes sales
pour qu’il n’en reste qu’un corps flottant sous une blouse orange
J’I Love vider l’océan avec une petite cuillère,
quand la conscience du monde s’écrase comme une enclume
sur le rebord de mes pompe
Je naviguais sur rien.com, le site des sites,
l’inconvénient du pire, les méandres du vide,
rien point com.
J’ai croisé des sylphides, des tranches
d’orange, des ombrelles anorexiques, le bonheur qui frappait
avec ses petits poings contre la vitre, sur rien point com,
j’ai croisé toutes les féeries, des poissons
à barbiches, des barbies à postiches, même des
kangourous, planète rien, l’océan Internet
m’ouvrait ses mains ; J’y ai plongé sans mesure,
sans savoir où me rendre, sans rien y connaître, sans
rien, sur rien point com ; L’idéal idyllique,
l’essentiel, l’argent, le sexe, l’info
sommaire…
Sur rien point com, l’univers m’attendait, ses gencives
roses, ses sourires, ses envies, tout ce que la planète
humaine promettait, tout ce qu’on pouvait obtenir avec un
simple numéro de carte de crédit, tout, et
rien… Je m’abandonnais dans ses pages, ses retours,
ses délires, ses filles aux gros seins qui
m’emmenaient d’une fenêtre à la prochaine,
le nez au vent, la tête entre leurs seins, je
cliquais…
J’étais bien, presque trois fois rien, juste de quoi
sourire aux alouettes numériques, juste de quoi continuer
mon avancée de clic en clic, juste de quoi ne rien me
souvenir, j’étais bien dans ces nouveaux paradis
artificiels… Je voyais des crinières remuer, des
fesses rebondir, le jackpot télévisé
retransmis, les côtes d’une île, l’ensemble
me paraissait parfait, ce n’était pourtant rien, juste
le sursaut humide d’un rêve sans queue ni tête ni
slip, un rêve sans rien de réel, rien point com, tout
ceci jamais n’existerait… J’étais bien,
dans mes rêves, mes photos, mes déliés, mes
délires, je passais d’une page à la suivante
comme je changeais de rêve, comme je changeais de vie, comme
je changeais de rien, de tout ce qui m’entourait,
j’étais bien…
Rien point com, l’essence de mes envies, ma survie de nuit,
ma bouée de journée, tout ce qui permet de respirer
encore aujourd’hui, rien point com, mon avenir, mon matin,
mes soirées, toute ma vie…
Allez savoir, allez savoir ce qui pousse et ce qui
empêche…
J’ai l’âme souple, l’œil de vers, le
cul sous la lune, je pousse et j’espère.
Carré blanc. Deux images s’imbriquent sur les
mêmes mots. Choisir son camp. Suis-je à la seconde
ligne le Pierrot implorant les sphères célestes, ou
le couleur de bronze, votre serviteur, l’homme aux chapelets
de perles. Carré blanc. Soixante-neuvième variations,
je me retourne sur moi-même, comme je le faisais on «
This Fucking Way » ; Ouvrage ô combien à
l’image de ce que j’étais : un carré
blanc. Collectionneur d’amours mortes, de beautés
fracassées, papillonnant d’histoires sans lendemain en
rencontres passagères, trop courtes, trop
éphémères pour avoir même le temps
d’être infidèle. Carré blanc sur ma vie
d’hier, elle n’existe plus. J’ai roulé
capoté pendant tant d’années,
qu’aujourd’hui le soleil me brûle le front
à chaque virée que je fais.
Carré blanc, parler de cul peut-être, aucune envie
quel que soit le camp que je choisisse. On ne peut parler que de ce
que l’on connaît, que de ce que l’on vit,
arranger le décor au mieux, c’est aussi cela
écrire, transgresser ; Non pas les règles, mais ce
que l’on est, ce qui pousse, ce qui empêche, deux
moteurs indivisibles. Regarder en face son propre carré
blanc, en redessiner les contours, s’en servir, tenter de
vivre avec, ne jamais le quitter. Le carré blanc est la
fêlure et la folie propre à chacun d’entre
nous.
Mon carré blanc ressemble à la lune que
j’observe ce soir, plus grosse qu’hier, carré
blanc dont j’ai arrondi les angles. Allez savoir, allez
savoir ce qui pousse et ce qui empêche…
J’ai l’âme souple, l’œil de vers, le
cul sous la lune, je pousse et j’espère…
Carré blanc… C’est le morceau de sucre qui
tombe dans le café du matin… À chacun le
sien.
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