C’est le dernier jour, c’en est fini des vers blancs ;
Je fête toujours la fin d’un livre, ce soir, Blanc de
blanc. J’avais promis quinze jours, j’en ai
passé trente avec vous ; Prenons l’apéritif
ensemble, je vous laisse le choix : cocktail du Russe blanc, blanc
cassis ou Martini blanc, j’hésite ; J’allume la
télé, info-bulot mitonnée sauce blanche, la
Maison Blanche distille en souriant l’argumentaire de sa
prochaine guerre, l’homme blanc tient les rennes ; Pour le
menu, deux options, poisson blanc ou boudin blanc, attentat au
Moyen-Orient, flinguer la Blanche colombe est devenu une
attraction, on aligne les petites boîtes en bois blanc dans
une cour, je zappe en croix sur les boutons blancs de ma
télécommande ; Présidentielles, les
éléphants blancs de la politique reviennent à
la charge, malgré leurs promesses de nous foutre la paix,
soirée débat, un nouveau concept de divertissement,
la télé-réalité ne me laisse le choix
au programme détente qu’entre Croc Blanc et Noces
blanches, pas envie de film, bouquiner ; Restons cohérent
pour cette fin de journée, « Obsession blanche »
de Valérie Valère ou « Métro blanc
» de William Burroughs, rien de plus coloré dans ma
bibliothèque ; Générique de fin de journal, un
blanc-bec pointe sa truffe sur l’écran, le chevalier
blanc de la météo qui fait la pluie et le beau temps
; La météo, meilleur audimat quotidien, réel
souci du spectateur moyen, savoir s’il pleuvra demain. Nous
sommes des aveugles sans canne blanche, rien ne change. Demain il
faut que je passe à la blanchisserie, c’est un
état d’urgence.
Des phares blancs tournent dans la cour, des pas légers
montent les marches, la porte s’ouvre, Plume, notre chat
blanc s’engouffre devant elle, je m’avance, elle
sourit, elle tient à la main un gâteau pour le
dessert, un fondant au chocolat blanc, je l’embrasse,
j’éteins la télé, je mets un disque et
nous sers un verre de vin blanc, le monde peut bien
s’effondrer.
Je ne suis qu’un homme cassé, blanc cassé, avec
des bras d’acier et une volonté en fer blanc, ou
l’inverse suivant le temps. Il est vingt heure, le monde peut
bien s’effondrer, je fais couler un bain, la vie peut
commencer.
73 – Blanc cassé posté le lundi 19 mai 2008 18:14
72 – Blank posté le jeudi 15 mai 2008 17:30
Infernale machine qui me tient par les mains, les pieds, les
poings, les couilles surtout. En quelques jours, je suis devenu un
écrivain monochrome. Blanc. Redevenir blanc, l’un des
objectifs de ce livre.
Je suis blanc, I am Blank.
B . L . A . N . K : Beautiful Languages Are Not the Key
Le nombrilisme dont j’ai fait preuve au cours de ces pages
n’atteint pas le narcissisme qui me pousse à
écrire. J’assume. Au moins ai-je le mérite de
ne pas avancer une fausse créativité
dissimulée sous des changements de prénoms de
protagonistes et des effets de style.
Les élites plumitives m’ennuient, elles tiennent leur
rôle, intouchables, supérieures, hermétiques.
Elles se foutent des gens la plupart du temps, elles manipulent les
adjectifs pompeux pour mieux camoufler le creux du propos
qu’elles délayent. Combien de livres ai-je pu lire,
qui ne soient qu’une copie édulcorée de la vie
amoureuse de l’écrivain durant son adolescence, mise
en scène dans un décor exotique ou une époque
à froufrou, combien m’ont profondément
ennuyé de leurs turpitudes familiales en piétinant
les millions de papa.
Blank, beautiful langages are not
the key.
Une jeune femme d’origine turque m’a écrit suite
à la lecture de mes chroniques en ligne. J’ai
été parcourir les siennes, c’était
court, incisif, juste. Pas une seconde, je ne me serais
douté qu’elle parlait le français comme moi
l’Ougandais. C’est à travers quelques
échanges de mails que je m’en suis aperçu. Elle
écrivait, vraiment, sans parfaitement connaître la
langue. Elle écrivait beaucoup mieux que ne lui permettaient
ses connaissances. Elle écrivait Blank.
L’écriture est narcissique par essence, encore faut-il
qu’elle ne soit pas une quête déguisée
d’intellectuels fondus dans l’ennui, en mal de
reconnaissance.
À chacun sa place, et les étagères des
librairies seront soulagées d’un certain poids, en
attendant de pouvoir accueillir les écrivains blank.
Blank était au départ le titre de ce livre, et puis
en court de route, d’autres horizons se sont ouverts, de
nouvelles possibilités aussi. J’ai pris goût
à l’écriture désinvolte, à
l’antilivre, au quotidien qui transpire.
Blank fut une expérience, le blanc une ouverture. Le blanc
est la somme des couleurs du spectre visible. Je vais les explorer
une à une.
Blank est devenu Blanc, le premier volet de la pentalogie Infernale
Machine.
Les premières lignes des volumes suivant sont jetés,
Infernale Machine qui me pousse en avant même quand ma joue
s’écrase sur le clavier.
Aujourd’hui, écrire, c’est un peu comme
distiller à l’alambic, c’est presque interdit ;
Presque est le mot sensible. Je laisse l’Infernale Machine
jouer avec mes envies ; Elle me parle et me dit :
« Quand un auteur passe de l’autre côté du
miroir, il n’y a rien d’autre à en attendre que
la vérité. »
Relevant la tête du clavier, je lui réponds :
« Quand on écrit avec ses tripes, parfois, on y laisse
sa peau. »
Elle rétorque :
« Il est des livres qu’on écrit à
l’encre et à la plume sur des pages blanches,
d’autres au vitriol et au scalpel sur des peaux blêmes.
»
Je suis un écrivain monochrome, l’Infernale Machine a
toujours le dernier mot.
71 – Marquer d’une pierre blanche posté le lundi 12 mai 2008 16:55
Ne jamais commencer, ne jamais commencer à
écrire… Ne commencez jamais.
À dire la vérité, ne commencez jamais. Vous
irez forcément trop loin ou forcément nulle
part.
Il est épuisant d’écrire, il est fatigant de
lire, pour ne considérer le livre et l’écrit
que comme des supports de communication, pour ne rester qu’en
surface de ligne, pour ne raconter qu’une histoire. Si
l’envie vous prend, faites de la musique, du cinéma,
non pas que le travail y soit moindre, mais ce sont des supports
qui se prêtent mieux à « l’histoire
» aujourd’hui, si seule « l’histoire
» vous motive.
L’écrit vous emmènera plus loin que l’art
d’écrire, comme peuvent également le faire la
musique et le cinéma ; A la différence que ces deux
disciplines requièrent plus de connaissances diverses pour
dépasser le stade de l’histoire, pour ne pas rester en
surface. L’écriture quant à elle, peut
être quasiment accessible au plus profond de ce qu’elle
est, de ce qu’elle peut transporter, engendrer ou
détruire, en quelques années. D’où son
danger. A chaque ligne on ne sait quel concept on va toucher,
à quelle conclusion on va aboutir, et surtout, on ne sait
jamais si l’on est prêt à les recevoir tel quel,
sorti de nous, aussi dérangeant puissent-ils
être.
Au début, on gratte la page avec une fourchette à
dessert, et après quelques merveilles découvertes,
c’est à coups de pioche que l’on poursuit. On
creuse, sans toujours savoir où l’on va, on creuse le
monde, on creuse l’imaginaire, on creuse la
vérité, on creuse en soi. On extrait la
matière, des seaux de terre, on étampe les parois de
quelques poutrelles, on creuse les couches de gravier et de glaise,
on installe un peu de lumière dans le tunnel, on creuse plus
loin, on tombe sur une couche de granit que l’on dynamite, le
boyau s’allonge, on installe un compresseur en surface pour
pulser un peu d’air au fond du tunnel on creuse encore,
l’entrée baignée par le soleil réel a la
taille d’une pastille, on aspire vers la bouche d’air
et on redouble les coups de pioche, bientôt
l’entrée n’est qu’une pointe
d’aiguille avant de disparaître…
Douce mécanique, infernale machine, impossible
d’arrêter les coups de pioche qui volent dans
l’air, les poutrelles craquent sous la pression à
contenir, on les entend, et on espère qu’elles vont
tenir car il reste encore quelques coups de pioche à mettre,
demain j’arrête, demain j’aurai fini…
N’écrivez jamais, ou restez en surface de ligne,
même si l’air n’y est toujours frais, l’air
y existe.
La vérité est une quête perdue dès le
premier jour, celui marqué d’une pierre blanche, celui
à partir duquel on ne peut jamais revenir en
arrière.
Ne commencez jamais à griffer la ligne pour ceci ; Encore
faut-il en avoir le choix. La pierre blanche flottait au-dessus de
ma tête depuis 1991, je jouais avec, chansons,
poèmes… La pierre blanche s’est posée
sur moi un soir de novembre 1997. Je l’ai vu
étincelante, miraculeuse, belle, je ne savais pas. Je ne
savais pas qu’elle était beaucoup plus que cela, je ne
savais pas qu’elle m’emmènerait
jusque-là.
Écrire, c’est au-delà de tout, ne commencez
jamais. Faites.
70 – Les dents blanches posté le samedi 10 mai 2008 16:11
L'envie me prend et puis s'en va. L'envie de dormir, celle de
partir. L'envie d'aimer, celle de lui dire, l’envie
d’avoir les dents blanches aussi. Tous ces sursauts qui
apparaissent et s'évanouissent sans raison. Tous ces petits
hoquets de vie, qui remplissent les minutes et nous permettent de
rester éveillés. Petites envies, désirs
irrépressibles, briques du présent pour ériger
des souvenirs. Le passé, lui, n'est qu'un fil où
s'égrainent ces perles ; Un collier fait de perles
d'huîtres nacrées ou de billes d'acier.
Jouisseur compulsif, l'homme aux dents blanches se sert et ne
demande jamais. Inconséquent, puéril, de
délires en caprices, il rebondit sur ses envies, les use,
les déforme, les compresse, puis les jette, comme un enfant
casse ses jouets. Trop de bonbons en vitrine, trop d’envie
à satisfaire, les bonbons font mal aux dents.
Indécis, il les prend tous et sans y goûter, les
laisse coller le fond de ses poches.
Peur de manquer, réminiscence d'après-guerre. Peur de
manquer de temps, d'amour, d'argent, de n'avoir que quarante paires
de chaussures à se mettre. Peur de ne pas être
unique en croisant au cours d'une soirée le même petit
décolleté, peur de ne pas être exceptionnel,
peur d’avoir les dents qui jaunissent, peur de ne plus
pouvoir sourire en société.
Faire pour faire, dire pour dire ; Rentrer dans le moule des
préoccupations qui bercent les conversations les plus
saines… Être original sans être marginal ; Avoir
des rêves passés au polish du politiquement correct,
et finalement, n'avoir pour envies qu'un dictat de couvertures de
magazines aux dents blanches et la profonde bêtise d'une
élite intellectuelle, qui non contente d'enduire les murs de
son ennui, assène ce dont doit se satisfaire la masse inerte
des chicots pourris.
Mes dents blanches sont l’effet d’un brossage intensif,
les leurs, d’un effet de jeu de lumière ou d’une
correction numérique. Les dents blanches sont
l’apanage de la nouvelle aristocratie, celle qui peut sourire
de tout, celle à qui tout sourit, au loin des haleines
putrides. Ce sont les dents couronnées, qui
considèrent l’éclat de leur miroir comme
une douce réalité. Les dents blanches obtiennent tout
d’un coup de canine, quand nos envies ne sont que leurs
sursauts d'ennui, et nos désirs, leurs ébauches
gratuites de plan de carrière ou d'art de vivre. Autant
d'échelons qu'ils n'ont jamais eu et qu’ils
n’auront jamais à gravir. Garder les dents blanches
reste leur seul souci.
L'envie me prend et puis s'en va, même celle de prendre leur
place, même celle de leur arracher les dents. Avoir les dents
blanches en toute circonstance, leur envie… leur
misère… Postiche de vie, je leur laisse. Ce matin, je
me brosse les dents, avant qu’elles ne viennent à
tomber. Ce matin, l’envie me prend de croquer.
69 – Carré blanc posté le jeudi 08 mai 2008 20:15
Allez savoir, allez savoir ce qui pousse et ce qui
empêche…
J’ai l’âme souple, l’œil de vers, le
cul sous la lune, je pousse et j’espère.
Carré blanc. Deux images s’imbriquent sur les
mêmes mots. Choisir son camp. Suis-je à la seconde
ligne le Pierrot implorant les sphères célestes, ou
le couleur de bronze, votre serviteur, l’homme aux chapelets
de perles. Carré blanc. Soixante-neuvième variations,
je me retourne sur moi-même, comme je le faisais on «
This Fucking Way » ; Ouvrage ô combien à
l’image de ce que j’étais : un carré
blanc. Collectionneur d’amours mortes, de beautés
fracassées, papillonnant d’histoires sans lendemain en
rencontres passagères, trop courtes, trop
éphémères pour avoir même le temps
d’être infidèle. Carré blanc sur ma vie
d’hier, elle n’existe plus. J’ai roulé
capoté pendant tant d’années,
qu’aujourd’hui le soleil me brûle le front
à chaque virée que je fais.
Carré blanc, parler de cul peut-être, aucune envie
quel que soit le camp que je choisisse. On ne peut parler que de ce
que l’on connaît, que de ce que l’on vit,
arranger le décor au mieux, c’est aussi cela
écrire, transgresser ; Non pas les règles, mais ce
que l’on est, ce qui pousse, ce qui empêche, deux
moteurs indivisibles. Regarder en face son propre carré
blanc, en redessiner les contours, s’en servir, tenter de
vivre avec, ne jamais le quitter. Le carré blanc est la
fêlure et la folie propre à chacun d’entre
nous.
Mon carré blanc ressemble à la lune que
j’observe ce soir, plus grosse qu’hier, carré
blanc dont j’ai arrondi les angles. Allez savoir, allez
savoir ce qui pousse et ce qui empêche…
J’ai l’âme souple, l’œil de vers, le
cul sous la lune, je pousse et j’espère…
Carré blanc… C’est le morceau de sucre qui
tombe dans le café du matin… À chacun le
sien.













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