Il n’est encore
que dix-huit heure trente et une, quand j’espère que
ma nouvelle ex appelle pour que nous passions le réveillon
ensemble – Je me brique les dents – Elle m’a
quitté la veille – Je me rase – Pour un
appartement plus grand – Un coup de taille-haie sommaire dans
la touffe pubienne – Financé par un Golden Glandeur
dont la palette de compétences s’étend
d’un sourire dans une pub pour dentifrice, à un
mouvement de cheveux pour un shampooing anti-pelliculaire –
Déodorant longue tenue sous les aisselles – Elle est
partie en disant « Parce que je le vaux
bien », elle a cru bon de rajouter en souriant
« Parce que tu ne vaux rien » - Un peu de
crème sur le visage pour lisser les traits – La radio
ronronne des vœux pour l’année à venir,
juste de quoi faire cramer celle qui vient de passer –
J’allume une cigarette, le téléphone n’a
pas envie de sonner – Choisir une chemise, blanche
standard-standing, non, bleue, bleue électrique, pour
revenir à la vie, l’électrochoc d’une
dernière soirée – J’ai envie de pisser
–
Elle
m’appelait Fontaine, rapport à ma capacité de
vessie, un jet parabolique du méat de ma verge
jusqu’en fond de cuvette de plusieurs dizaines de secondes
par jour d’intempéries – Fontaine, surnom en soi
peu poétique, mais qui vaut bien un « mon
cœur » dans une bouche en cul de
poule !
« J’comprends pas
qu’on puisse être avec un mec juste pour son
pognon ! », qu’elle disait en se massant les
seins – Fontaine, il ne faut jamais dire fontaine
…
« On fait un
câlin ? » - Ce qu’elle appelait
câlin se limitait à un emboîtage sommaire et
répétitif, dont le principal objet était son
plaisir et le bilan chiffré du nombre de
« câlins » qu’elle pourrait
étaler dans la discussion auprès de ses amies
–
« Moi,
j’comprends pas qu’on puisse être avec un mec
juste pour sa bite… » , qu’un jour je finis
par lui dire –
« Moi non
plus ! », qu’elle répondit en me
fourrant la queue dans son pot de Nutella
–
Des fables,
voilà ce qu’on se raconte – Loin de La Fontaine,
je me contente de remonter ma braguette, repense au lièvre,
à la tortue, au corbeau, au renard, à ma nouvelle ex,
et me dit qu’en fait, si elle se pointait, c’est tout
l’Arche de Noé que je lui fourrerais dans le
cul ! Je tire la chasse d’eau, et c’est une vague
bleue de mousse chimique qui emmène mon tonneau de pisse
jusqu’à l’estuaire du grand océan
-
Retour en salle
d’Ô, puisque c’est là qu’elle
adorait les mélanges et les ébats – Le visage
du colosse se dessine dans le miroir, le mien, celui que
j’étais, avant que les Normalers ne viennent me sucer
l’énergie jusqu’à la moelle – Torse
poil devant le miroir, j’observe la carcasse du trapu
trentenaire, son petit bedon de gourmet et son tatouage sur le
flanc :
For in truth,
Nothing has changed,
Everything has
changed,
Forever, I’m out of
here,
(Forever)
I’m a Liberty -
Junky
À jamais, je
ne suis pas d’ici – Mais je dois faire avec – Ou
sang –
Je suis beau, ou
presque, difforme sous certains aspects – Des travers que je
garde invisible, des travers qui n’ont pas cours sur Terre
– Je suis l’homme singe qui court après une
araignée dans sa tête, un hamster dans sa roue, un
dresseur de mygales pour voûtes crâniennes,
l’empereur des lilliputiens assiégé par les
images que lui renvoie son œil caméra du monde
réel –
Définitivement, rien n’a
changé – Je déteste les hommes, ces boules de
chair ignorantes, imbues d’elles-mêmes, repues de leurs
voisines – Les hommes, ce cancer de la planète –
Vu d’ici, la Terre est bleue, oui, la Terre est bleue vue de
l’univers – C’est une goutte d’eau, presque
pure, presque calme en surface, si les hommes cessaient de patauger
pour faire des vagues –
Les images
n’existent qu’avec la lumière, même le
monde, même le miroir, il faudrait éteindre le soleil
– Sans lumière, il n’est plus de face
cachée, il n’est plus d’ombre – Juste le
repère brûlant de mon bout de cigarette incandescent
–
Ce soir, il faut que
je sois beau, il faut que je sente bon, ne serait-ce que pour me
fondre dans la masse – Il faut que je dise de jolis mots dans
le bon ordre, au moins jusqu’à minuit, après,
j’irai faire du dérapage verbal dans les toilettes,
j’y vomirai ma bile dans la cuvette ou sur le miroir –
Il y a un miroir dans les toilettes, je le sais, c’est pour
cela que j’y vais - Rester superficiel pour rester en
surface, tout un combat – Arborer sourire et assurance,
classe sociale et prestance, évoluer entre les boules de
graisse ventripotentes tel un petit rat de ballet, un petit rat qui
dévore les pieds de table, les coussins grassouillets, les
livres d’intellectuels à la petite semaine, les
opuscules de mal de vivre qui transpirent les opiacés, la
coke et les amphets, tous ces paradis en poudrier où
s’infusent les grandes idées, tous ces cachetons de
vie en rose dont ils s’envoient des boîtes
entières pour soutenir ce sourire figé à
jamais – Un petit rat à longue queue qui ne sait dans
quelle boîte à gland il pourra garer sa
protubérance en toute élégance avant la fin de
soirée – Tournoyer encore, écouter celui qui
ment le moins, trouver dans l’éclat d’un regard
bovin de quoi s’occuper les mains pour le reste de la nuit,
peut-être demain, dans l’espoir de lui offrir des roses
fanées la veille de la Saint Valentin –
J’observe le
colosse dans le miroir, soixante-huit kilos de conneries à
peine, rougeur au cou, c’est un bleu, un souvenir de ma
nouvelle ex – L’Arche de Noé, l’Arche de
Noé en entier… Nouveau programme animalier à
diffuser à heure de grande écoute…
« Observez la misère de ces poneys, obliger de se
réfugier dans les orifices béants de cette jeune
femme pour se protéger des gelées
d’hiver ! Regardez ! Et envoyez vos dons à
La Taupe au Guichet, BP 69, Boulogne
! »
Vraiment
n’importe quoi ! Salope ! Boule de pus !
Comment je vais faire pour harponner ce soir ? Draguer en col
roulé ? Et pourquoi pas avec des lunettes ovales et la
raie sur le côté ! Dans la série des
handicaps, je ne fais ni golf, ni cheval ! Encore que le golf,
une canne… Dix-huit trous ! Mais ce soir, pour les
dix-huit trous, c’est pas gagné… Ambiance
couples qui battent de l’aile tant qu’ils peuvent avant
de se crasher, mais heureux de se montrer quand même…
à deux – J’vois pas
l’intérêt, à part pour venir me gonfler
les burnes sur mon statut de célibataire, qui, au fil des
années confine à la suspicion de mon
homosexualité… Dix-huit trous, impossible, mais
dix-huit ans peut-être… Ça nous laisserait
quatre ou cinq ans de bons avant qu’elle ne commence à
pourrir ! « Observons ces deux
papillons » comme disait Desproges… Non, ce soir,
je le sais, le coït sera verbal ou ne sera pas – Des
tours de langue dans ma bouche ou dans une autre, ça reste
des tours de langue, des préliminaires –
Vraiment pas envie
d’y aller – J’ai déjà en tête
tout le film de la soirée, un déroulement parfait
où je ne serai que spectateur comme à mon habitude,
où ma présence, presque injustifiée, ne fera
au mieux que l’effet d’un pet sur une toile
cirée, si jamais l’espace d’un instant mes
sphincters venaient à me lâcher – C’est
cela, je serai un pet, poli, bien habillé et qui sent bon,
un pet sans vulgarité, sans voix de trompette, sans clairon,
un pet jouant de mélopées harmonieuses pour mieux se
faire entendre sans entacher le décor rouge, or et brillant
de cette alcôve de beauté – C’est dans la
chaleur de ce vent que je souhaiterai ma bonne année
-
J’ai les
tétons qui pointent, léger titillement sarcique,
c’est la petite de dix-huit ans, avec sa petite robe de
soirée et ses petits seins fermes et son petit cul rebondi
et ses grands yeux émerveillés et ses frisettes
noires qui coulent sur ses épaules
dénudées… Putain ! J’ai la
canne ! Merde ! Je vais devoir me branler, merde !
Je viens de me doucher ! Merde, merde, merde,
concentration… Rien à faire, j’ai la canne,
j’ai la canne ! Encore, mi-molle, ça se
gère, on peut se la sangler sur la cuisse ! Mais la
canne putain, ça se voit, surtout en pantalon de
smoking ! Pas le choix, onanisme de rigueur en salle
d’Ô, c’est mon ex qui serait contente si elle
était là ! Six heure et demi passé, et il
y a tout à refaire ! Comment se mettre en retard pour
une malheureuse branlette ! Vous saurez désormais de
quoi il en retourne quand vos invités se pointeront avec une
heure de retard, la bouche en cœur en vous sortant
qu’ils ont eu un mal fou à se garer ! Bon allez,
concentration, efficacité, ça va pas
traîner…
Kleenex !
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