Ding-dong !
Ségolène depuis
l’étage : François, va ouvrir ! Je
finis de me faire sécher les
ongles ! François ! François !
Mais qu’est-ce tu fous bon sang !
Dans la salle de
bains, la radio distille son horoscope, Ségolène se
fige, les doigts écartés et le pinceau en l’air
pour écouter :
« Vierge :
Méfiez-vous des apparences ! Votre penchant à la
mythomanie risque cette fois de vous jouer des tours ! Vous en
faites trop, et vos paroles peuvent choquer ! Votre entourage
pourrait bien prendre ses distances avec vous… Il y a des
bruits qui courent… Et n’oubliez pas qu’à
Paris, un bruit qui courent ressemble souvent à celui
d’un élastique de slip ! Votre ennemi juré
vous attend au tournant, faites attention à vous, la roue
tourne ! »
Ségolène entre ses
dents : Connerie
d’horoscope ! La roue tourne, c’est
ça ! J’vais lui fourrer un hamster dans le cul
à la Gaule bien droite, et tu vas voir si la roue va
tourner !
Ségolène
poissonnière : François ! Bordel de
merde ! François ! T’as
ouvert ?
François
: J’y vais chouchou ! J’y
vais !
Ségolène
charretière : Et ne m’appelle pas chouchou !
Fais chier !
François
: Oui
chouchou !
François réajuste le talon de
ses charentaises et se dirige vers la porte de la demeure en
soufflant, les domestiques étant en RTT jusqu’à
la fin de la semaine.
François accueillant
: Ah ! C’est vous ! Bonjour,
Mademoiselle de Scudéry… Donnez-vous la peine
d’ent…
L’invitée
: Trop
aimable.
François
: Chouchou ! CHOUCHOU ! Tes
invitées arrivent !
Ding-Dong !
Tip-Top, Tip-Top de charentaises,
François enfile sa casquette de groom et va
ouvrir.
François
: Bonjour mesdames… Donnez-vous
la peine d’ent…
Un débarquement de bottes, de souliers
et d’escarpins se met à marteler le plancher du hall
d’entrée. Les sabots frappent le sol d’un air
enragé, des purs sang, presque que des purs sangs, des dames
royales de titre ou d’esprit. Il y a par ordre
d’apparition :
Madame de Sévigné, Catherine
Rihoit, La Reine Victoria, Madeleine Gagnon, Marie de
Vichy-Chamrond marquise du Deffand, Marilyn Monroe, la Comtesse de
Blessington, Élisabeth Badinter, Jeanne Ire de Navarre
comtesse de Champagne, Madame du Châtelet, Germaine de Necker
baronne de Stael-Holstein dite Madame de Staël, la Marquise de
Lambert, Ninon de Lenclos, Laure Permon Junot duchesse
d’Abrantès, Marilyn French, Mademoiselle de
Saint-Gehan, Madeleine Ouellette-Michalska, Natalie Clifford
Barney, Helen Fielding, Geneviève Dormann, Françoise
Parturier, Virginie Despentes, Françoise Sagan, Agatha
Christie, Nadine de Rothschild, Colette, Madeleine Ferron, Madame
Simone, Coco Chanel, Sophie Arnould, Barbara Cartland, Marie de
Flavigny comtesse d'Agoult, Mary Marsh, Françoise Dorin,
Madame de Girardin, Mademoiselle J. Delay-Laroche, Edith
Cresson, et même Sophie
Marceau…
François
: CHOUCHOU !
CHOUCHOUOUOU !!
Ségolène
: OUIII ! Ça va ! Ça
va ! J’arrive ! J’arrive ! C’est
presque sec !
François
: Mais dépêche-toi bon
sang ! Tout le monde t’attend ! Excusez-la, elle en
a pour une minute… Vous connaissez les
femmes…
Les sabots tournent et retournent, martelant
le sol de plus belle, la densité de tissu au mètre
carré créé un frottement qui,
mélangé aux jérémiades du voyage,
à l’impatience, aux expressions et soufflements
exaspérés, engendre un brouhahas inconfortable dans
l’entrée de cette « petite bicoque
sympa » que l’on peut entendre ici et là
sur un ton dédaigneux voire carrément
méprisant suivant les classes
sociales.
On s’ébroue, on se navre, on
caquète, on toise, et François transpire dans ses
charentaises, engoncé dans le sourire charismatique du
malaise paradoxal de la gauche caviar.
François
: Donnez-vous la peine
d’entr…
Une vieille
invitée : Croyez-vous
très chère qu’il l’ait appris par
cœur cette phrase ? Dit-elle en se retournant vers sa
voisine.
Une très vieille
invitée : C’est
drôle chez vous… Presque coquet… On se croirait
dans une étable…
François
souriant : Je vous en prie,
installez-vous au salon…
Une invitée d’un autre
temps : L’espace
d’un instant, j’ai cru que nous allions en
cuisine… Enfin… Que fait cette… Comment
s’appelle-t-elle
déjà ?
François crispé
: Ségolène !
Une voix aux lèvres
pincées : Je ne vous demande
pas si son nom possède une particule… Ce serait
déplacé à en voir ce…
Décor…
François
: Je crois
que sa famille l’a
vendu… Il me semble…
Les lèvres
pincées : On peut vendre sa
particule de nos jours… Et pour quoi faire je vous
prie ? Devenir roturier ? Un ancien pauvre ou un nouveau
riche ? Où que l’on naisse, on se doit de
l’assumer, chacun à sa place, ainsi va le monde, et
personne ne doit venir fouiller dans le tiroir du dessus…
Mais si aujourd’hui on gratte dans celui de dessous…
Alors là…
Ding-Dong !
François
: Veuillez m’excuser un
instant…
Une parisienne
d’époque : Mais où sont vos gens de
maison ?
François
: En… RTT… en vacances
…
Une autre parisienne
d’époque : En vacances ? En RTT ?
Qu’est-ce donc ?
François
: Les vacances… Si vous voulez…
C’est un peu comme octroyer aux travailleurs quelques
semaines de notre style de vie chaque année, mais sans les
avantages, n’ayez pas à vous en soucier… RTT
n’est qu’un raccourci populaire signifiant Remet Tes
Tongs…
La
parisienne : Mais que
peuvent-ils donc en faire de ces
« vacances » ? Ont-ils assez
d’éducation pour cela ? Je suis très
étonné de cette expérience sociale qui oblige
les gens d’un certain rang à ouvrir eux-mêmes
leur porte d’entrée, c’est tout bonnement
dégradant !
Ding-Dong ! Ding-Dong !
Ding-Dong !
François
: Veuillez
m’excuser…
Ding-Dong !!
François
un peu
énervé: Oui, ça va,
ça va ! Chouchou bordel ! Il y a encore du monde
qui arrive !!
François ouvre la porte, et se
retrouve propulsé à l’autre bout du hall les
bras en croix contre la porte vitrée du vestiaire, tandis
qu’un flux dense de robes et de tenues de cocktails
s’engouffre par la porte et se disperse dans les moindres
recoins de la maison. Il reprend sa respiration, s’enfonce
dans ses pantoufles et avance avec assurance vers ce
débarquement de jupons.
François
: Bonjour ! S’il vous
plaît, s’il vous plaît ! Donnez-vous la
peine d’entrer au salon… Non, pas par là,
s’il vous plaît, merci… Allez-y…
Voilà, c’est par
là…
Une
pique-assiette : Il est où
le buffet !
Une
esthète : Ça craint
la déco !
Une starlette sur le
retour : On cachetonne ou
pas pour ce plan ?
Une duchesse
quelconque : Mon dieu quelle
cohue ! On se croirait à la fête de la
dinde !
Et ainsi, sorties de nulle part, entre deux
photos de magazine et les pages de l’encyclopédie
universelle, des visages se dessinent dans l’encadrement de
la double porte coloniale du salon. Il y a dans le
désordre
d’arrivée :
Josiane Balasko, Hillary Clinton, Margaret
Thatcher, Simone de Beauvoir, Ana Maria Araujo, Comtesse de
Bassainville, Marie-Antoinette, Françoise d'Aubigné
marquise de Maintenon, Madame de Genlis, Madeleine de Puisieux,
Jeanne Moreau, Christine van Berchem, Marcelle Auclair, Virginia
Woolf, Michèle Bernier, Helen Rowland, Shelley Winters,
Nadine de Rothschild, Elisabeth Taylor, Françoise Dolto,
Nathalie Wood, Margaret Anglin, Catherine Bernard, Huguette Maure,
Katharine Hepburn, Anna Quindlen, Alice Sapritch, Susan Sontag,
Fanny Deschamps, Arletty, Madonna, Catherine Millet, Catherine
Lara, Luce Irigaray, Helen Fisher, Michèle Bret, Cornelia
Otis Skinner, Claude Sarraute, Marie-Claire Blais, Liliane
Vien-Beaudet, Sharon Stone, Rita Rudner, Sophie Arnould, Laure
Conan, Anne Héber, Claire de Lamirande, Julie Stanton,
Madame du Barry, Bernadette Jouvin, Christiane Singer, Caroline
Otero, Zsa-zsa gabor, Lana Turner, Anita Loos, Margaret Fuller,
Mary Wilson Little, la Duchesse de Choiseul, Madame A.
Malinos-Laffitte, Daphné du Maurier, Julie de Lespinasse,
Simone Weil, Gina Lollobrigida, Andie Mac Dowell, Yvonne Printemps,
Florence Delay, Georges Sand, Madame de Rémusat, Bernadette
Jouvin, Christiane Collange, Françoise Loranger, la Duchesse
d’Orléans, Madame de Genlis, la Marquise de Pompadour,
Björk, Clarence Darrow, Dominique Lavanant, la Comtesse
Agénor de Gasparin, Madame Rolland, Betty Friedan,
Anaïs Ségalas, Emily Dickinson, Véra de
Talleyrand-Périgord, Louise Ackermann, Monique Proulx,
Violette Leduc, Anne Sylvestre, Marguerite d’Angoulême,
Mademoiselle de Sommery, Christine de Pisan, Anne Fay,
Françoise Giroud, Monique Canto-Sperber, et
même…
Ding-Dong !
François ouvre la porte en ravalant sa
salive, deux silhouettes se dessinent dans l’encadrement,
l’une taillée dans une bouteille de Coca-Cola,
l’autre dans une bouteille de Perrier.
François à la bouteille de
Perrier : Vous avez votre
invitation ?
Elle lui tend, il lui rend, et fait entrer la
silhouette Coca-Cola.
François à la bouteille de
Perrier : Ce carton est un
faux, veuillez quitter immédiatement la
propriété avant que je n’appelle les
autorités !
Il referme la porte sèchement, se
retourne et sourit à la
silhouette. Il ôte
délicatement le manteau des épaules de la belle
Inconnue, puis l’invite à passer au salon. Tout le
monde est là cette fois, même l’Inconnue
Anonyme, l’IA pour les
intimes…
Ségolène déboule dans
les escaliers en se méchant la
mèche.
Ségolène
interpelle
François: Alors,
alors… Tout le monde est là ?
François
: Oui, je crois… Je n’ai
pas pu pointer tout le monde sur la liste, mais le compte y
est…
Ségolène
: Comment peux-tu le
savoir ?
François
: Je me suis fait
« marcher sur les pieds »
cent-trente-deux fois ! Avec toi, ça fait
cent-trente-trois… On a le
compte…
Ségolène
absorbée par sa liste
d’invitées: Bien, bien !! Parfait,
parfait !!
François
: Pourquoi tu répètes
tout deux fois ?
Ségolène
: Ce sont les bases de la
rhétorique ! Je prends des cours pour apprendre
à convaincre en débat !
François
: Par
correspondance ?
Ségolène
: Ta gueule. Va faire les courses, la
bonne est en congé RTT… Ça non plus, ça
ne va pas durer…
François
: Quoi ? La bonne, les courses, ma
gueule ou les RTT ?
Ségolène
mielleuse: … Bonjour, Bonjour chères
amies… Faites comme chez
vous…
François
: Bon allez, moi je file, je vous
laisse… Et si vous cherchez des Tupperware, il y en a plein
la cuisine !
Ségolène tape du pied, le
fusille du regard, pète un talon, et s’avance en
boitant vers ses invitées qui ont chaleureusement entrepris
le pillage du buffet.
Les catholiques sont arrivées par
brouettes, les grenouilles de bénitiers par wagons et les
rigoristes par pelletées. Des femmes royales avant tout, des
femmes éduquées chez les sœurs et tout et tout,
des femmes qui partagent la vision moderne de
Ségolène. Des femmes qu’elle a invitées
pour se conforter dans ses orientations. Et puis il y a les
actuelles, les tendances, les incontournables, les VIP de poids,
toutes celles que François lui a fait rajouter sur sa liste
pour s’assurer un soutien dans les sphères
financières, intellectuelles et artistiques. La crème
de la crème au chevet de
Ségolène…
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